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Les maîtres-marionnettistes de Vat Xieng Thong : LAOS - LUANG PRABANG

Publié le par Andre Marie Springer

Avant, il n’y avait pas de télévision. Il n’y avait pas beaucoup d’électricité non plus quand ça existait. Alors, incroyable, les gens se parlaient ; ils se rencontraient ; si, si, c’était comme ça. Au Laos c’était il n’y a pas si longtemps que cela, je parle pour l’électricité. Il n’y avait pas non plus beaucoup de machines. C’était l’époque où à Vientiane, la capitale, il n’y avait qu’un seul feu tricolore. Les policiers qui le gardaient la nuit le faisaient passer au rouge quand ils entendaient vaguement le bruit d’un véhicule, dans l’espoir insensé que le conducteur grille le feu et qu’il puisse les corrompre lors du paiement de la contravention. Cela n’arrivait jamais, tout le monde était au courant. C’était déprimant, policier au seul feu rouge du Laos. A Luang Prabang il y avait encore moins d’électricité que dans le reste du pays. Tu as été capitale royale, tout à fait blanche et bien maintenant tu seras dans le noir. Les Laos ont toujours aimé les jeux de mots. Ça a duré longtemps la punition. Les gens continuaient à vivre, à se rencontrer. Il y a toujours de bonnes occasions de se rencontrer au Laos. Les enterrements, les fêtes religieuses, quand un copain fait une cérémonie chamanique pour récupérer ses âmes, etc… Tiens les enterrements : un enterrement ça peut durer 3 jours (et trois nuits) parfois plus quand il y a du prestige en jeu. Il faut nourrir les invités et les distraire. Il y a toujours du monde aux enterrements, même de ceux qu’on n’aime pas. On peut y manger, boire, rencontrer les vivants et… jouer pour de l’argent. Normalement c’est interdit mais lors des enterrements c’est permis ; je te raconte pas les tapages de carton, il y a des gens qui perdent leur maison en une soirée. Il faut aussi distraire ; un peu d’orchestre traditionnel avec le mec bourré qui chante faux (sans micro, heureusement il n’y a pas d’électricité) et il y avait les marionnettistes. Il y avait des troupes plus prestigieuses les unes que les autres. Plus marrantes aussi, car c’est connu les marionnettes c’est incontrôlable. Ça peut dire n’importe quoi, sur n’importe qui, à tout moment.

Les maîtres-marionnettistes de Vat Xieng Thong : LAOS - LUANG PRABANG

C’est balèze une marionnette. Attention méfiance, c’est habité. Il y a une âme dans chaque marionnette. Si tu décores ta maison avec des marionnettes accrochées aux murs, ça se saura très vite et aucune, vraiment aucune fille lao ne passera la soirée chez toi (en tout bien tout honneur car tu n’as légalement pas le droit de la toucher ; tu es un étranger et elle est lao et c’est interdit par la loi. Ne ricane pas cette loi a permis à de nombreuses familles de policiers d’arrondir leur fin/faim de mois). Pour faire bref, au Laos on ne drague pas avec des marionnettes. Dans beaucoup de pays d’Asie du Sud-est aussi. Mais on aime bien voir les spectacles de marionnettes car tout peut arriver et puis elles disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas, c’est marrant.

Les maîtres-marionnettistes de Vat Xieng Thong : LAOS - LUANG PRABANG

A Luang Prabang il existe encore une troupe de marionnettistes. Elle est très prestigieuse car ancienne ; les marionnettes sont anciennes aussi donc méfiance, elles ont beaucoup de pouvoirs, il faut les manier avec prudence. La troupe est rattachée au plus grand temple de la ville, le Vat Xieng Thong, le grand temple royal au bout de la péninsule. Quand tu dis je suis du Vat Xieng Thong c’est comme si tu disais j’habite le 1er arrondissement de Paris. Ça pose son homme quelque part : vieille famille quoi, tu peux raconter que tu as joué aux billes avec les garçons de la famille royale. D’ailleurs c’est pour ça que tes mains ne peuvent plus avoir des activités triviales comme le travail manuel ; après avoir touché des billes royales ça n’est plus possible. Tout le monde te comprend puisque la moitié de la ville a joué aux billes avec la famille royale. Il n’y a que les étrangers qui n’y comprennent rien.

On revient aux marionnettes. Elles dorment dans un coffre ; super verrouillé le machin car avec ces choses on n’est jamais trop prudent. Il faut d’abord faire une cérémonie chamanique de rappel des âmes. Pas la petite cérémonie avec le poulet que tout le monde pratique. Non, les marionnettes elles veulent un bacci (c’est le nom de la cérémonie) avec une tête de cochon, entre autres choses. Donc grand cérémonial. On ouvre le coffre et on sort tout doucement les marionnettes ; on les dispose sur une table.

Les maîtres-marionnettistes de Vat Xieng Thong : LAOS - LUANG PRABANG

Le chef de la bande – il y a toujours un chef – est réveillé avec un verre d’alcool de riz qu’on lui présente cérémonieusement. Il faut toujours ménager les caïds, même petits. Pour les autres marionnettes, c’est un prix de gros pour le réveil ; on fait comme ça :

Les maîtres-marionnettistes de Vat Xieng Thong : LAOS - LUANG PRABANG
Les maîtres-marionnettistes de Vat Xieng Thong : LAOS - LUANG PRABANG

La cérémonie prend pas mal de temps. Quand c’est terminé, le spectacle peut alors commencer. Lui aussi peut durer longtemps. Les Laos ont leur propre version du Mahabharata et du Ramayana qu’ils ont pompés sur les originaux indiens. Les Laos ne sont pas très littérature, ils n’ont pas non plus la fibre épique. Alors pour sortir une épopée classique, c’était pas gagné ; il a fallu pomper.

Les maîtres-marionnettistes de Vat Xieng Thong : LAOS - LUANG PRABANG
Les maîtres-marionnettistes de Vat Xieng Thong : LAOS - LUANG PRABANG

Allez il faut l’avouer, tout ça c’est bientôt fini. Dans un avenir très proche les marionnettes finiront dans une vitrine du musée ethnologique. Plus personne ne fait appel aux marionnettistes de Vat Xieng Thong. Lors des enterrements on met une télé – il y a de l’électricité, avec des coupures mais ça va – et on passe des films de Kung Fu ou le dernier James Bond. Les DVD piratés sont moins chers que la location de la troupe et les frais de la cérémonie. Et puis les jeunes Laos ont de moins en moins la fibre épique.

On retrouve les marionnettes du Vat Xieng Thong dans un des premiers romans policiers de Colin Cotterill ; je ne sais plus si c’est « Le déjeuner du coroner » ou « La dent du Bouddha ». Je recommande fortement la lecture de la série des Aventures du Dr. Siri Paiboun se situant dans le Laos post 75. C’est surréaliste, très bien documenté et cela donne une idée très juste, humoristique et distanciée de l’époque et de la mentalité lao. Titres originaux : The Coroner’s Lunch, Thirty-Three Teeth.

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